NO DESTINY

(Toutes ressemblances avec des personnes existantes, des faits réels et des lieux de guerres permanentes sont totalement volontaires.)


On pouvait dire que Destiny était une bombe, à tous points de vue. A la fois une Scarlett Johansson de calendrier pour marines en rut et la plus dangereuse des pilotes de Predator B. Les drones armés, l’arme ultime de l’Oncle Sam qui vous bouzille n’importe qui, n’importe où, sans jugement ni couronne, à partir d’une cabine de pilotage installée dans le désert du Nevada. Le Major Destiny était aussi la fille du Général Petrus, commandant de la Force internationale d’assistance et de sécurité en Irak et directeur de la CIA. C’était un secret pour personne.

Première de sa promotion, son éducation militaire l’avait conduite à surclasser les hommes dans tous les domaines, à commencer par celui qui faisait leur fierté : la guerre. Lors d’une récente visite à la Naval Air Station Fallon, le président l’avait décorée à sa descente de l’Air Force 1 pour son engagement dans la guerre contre les djihadistes au Yémen, en Irak et au Pakistan. Devant la crème des pilotes d’aéronefs de toute l’Amérique, alignés en pointillés sur la piste de décollage, Destiny s’était montrée impassible.

– Lieutenant Destiny Petrus, you do the job… l’Amérique compte sur vous. !

Son général de père n’avait pu retenir une larme de fierté. Sa petite Desty était le meilleur élément de la prestigieuse US Navy Fighter Weapons School… et la plus belle poupée Barby de toute la base. Une blonde fatale, capable de poisser en trente secondes les doigts de n’importe quel militant pacifiste, surpris entre les pages glacées d’un numéro de Penthouse spécial army.

À Nas Fallon, c’était le fantasme de la femme parfaite pour tout militaire réduit une nuit ou l’autre au rôle de coyote remontant la queue basse dans la Freemont Street de Las Vegas, sous le regard indifférent des putes. Le sex-symbol de la top gun implacable, pas du genre à se poser de problème de conscience, ni à se demander : why we fight ? Après avoir balancé une tonne et demi de bombes intelligentes sur sa cible, elle répondait avec une franchise désarmante aux regards furtifs des assistants :

– Qu’est-ce qu’il y a ? On se bat pour rendre le monde plus sûr à Mc Donald’s non ?

Originaire de Harrisburg en Pennsylvanie, Destiny était pétrie de pensée positive. Volontariste, on l’avait persuadée dès l’enfance qu’il suffit de vouloir pour pouvoir et qu’en s’imposant une discipline de fer, on atteint tous ses objectifs. L’armée de l’air dirigée par papa lui avait fourni le cadre idéal pour apprendre à gérer ses émotions. Elle croyait en sa destinée, se répétant souvent « je ne m’appelle pas Destiny par hasard ! » Et comme en plus elle savait qu’elle était jolie, dans ce monde d’hommes tout lui réussissait, ou presque.

En réalité, sur le plan sentimental, la vie de Destiny était aussi vide que le désert qui s’étendait autour de Nas Fallon. A force de vouloir incarner la perfection faite femme et de snober les soirées organisées par les officiers de la base, elle passait seule ses nuits. Avec un énorme chat castré, Davy, un persan strabique et gavé de croquettes vitaminées qui dormait avec elle sur le sofa quand elle n’était pas en mission. Aucun des officiers du camp ne pouvaient se vanter d’avoir eu une relation avec elle, autre que strictement militaire.

Ils en étaient réduits à l’imaginer en tenue d’Ève dans sa piscine privée, lorsqu’ils survolaient le quartier résidentiel de l’armée en rentrant à la base. Une sorte de mine flottante prête à péter à la gueule du premier kamikaze trempé de sueur qui se serait crashé dans sa ligne d’eau. Ce qu’ils ne savaient pas, c’est que dans l’intimité, Destiny ôtait son uniforme pour redevenir une femme normale, si l’on peut dire, romantique, douce, rêveuse, soudain triste ou hystérique, en proie à toutes les angoisses, capable de passer d’une crise aigüe de boulimie à l’anorexie la plus totale en 48 heures, buvant du Bordeaux et contrôlant fiévreusement ses messages sur son smartphone avant de l’éteindre et de le rallumer en se servant un nouveau verre de vin. Ses soirées finissaient en longs monologues avec Davy qu’elle caressait jusqu’à l’étouffer de baisers et quand le chat s’échappait de ses bras, elle fondait en larmes et l’accusait de la tenir cloîtrée par jalousie, pour l’empêcher d’avoir une vie comme les autres, avec un mari et des enfants… un chien !

Parfois Destiny disparaissait complètement pendant une semaine, en laissant une montagne de croquettes au chat. A peine vêtue d’une légère robe jaune ou rose, elle montait dans une Porsche Carrera blanche et prenait la direction de Battle Mountain au nord-est de la base, pour aller voir un certain Johny à l’hôpital militaire. Le pauvre avait troqué la moitié du visage et ses deux bras en Irak, contre un masque de fer et des prothèses bioniques, en essayant de désamorcer une bombe « artisanale ».

Elle avait connu Johny lors d’une opération de bienfaisance organisée par le révérend de la Chapelle de Nas Fallon. Ils avaient échangé sur la page Facebook de l’association et Destiny s’était prise d’admiration pour ce « vrai » soldat engagé sur le terrain, dans la guerre bien réelle. Rien à voir avec ces pilotes de drones de reconnaissance qui n’avaient jamais risqué leur vie et ne savaient pas ce que voulait dire manipuler une bombe télécommandée à distance, piloter un F-35 avec les fesses… ou manœuvrer comme elle un Predator B, faire le sale boulot et vivre en paix avec sa conscience, quoiqu’il arrive. Non c’était pas pareil.

Elle ressentait un trouble étrange quand Johny effleurait son corps avec ses doigts de métal et la soulevait du sol comme une poupée. Son cœur accélérait à la vitesse d’un processeur Intel, elle s’abandonnait à lui dans une étreinte transhumaine. Après l’orgasme, elle se sentait en quelque sorte une femme « augmentée ». Puis au bout de quelques jours passés à froisser les draps, à renverser les fauteuils et à faire déborder la baignoire de la suite de l’Hôtel Super 8 de Battle Mountain, elle le ramenait à l’hôpital et foutait le camp comme elle était venue, dans un nuage blanc, mirage bien vite effacé par la poussière du désert.

Le lendemain, Destiny réapparaissait à la base, sans autre explication qu’un sourire énigmatique en réponse aux questions scabreuses sur sa disparition. Bande de « hot dogs » pensait-elle ! Et une fois dans la cabine de pilotage, son sourire de petite cachottière laissait place à un rictus moqueur qui coupait l’envie de plaisanter à tous les mâles autour d’elle. Lipstick sur les lèvres et joystick en main, les yeux rivés sur le grand écran plasma, elle prenait le relai de la station de décollage de l’avion furtif, située quelques part à l’autre bout du monde, commandait les évolutions du drone au-dessus de la zone de territoire à « sécuriser », lançait ses ordres sur un ton sec aux hommes chargés de régler les paramètres de vol, interagissait avec l’état major, parfois même avec le président en personne.

Un jour que Destiny pilotait son Predator B dans l’espace aérien irakien, l’ordre arriva du Pentagone de voler immédiatement en direction de Mossoul. Les puits de pétrole venaient de tomber entre les mains des djihadistes. La situation était en train d’échapper complètement au président. Les républicains au Congrès réclamaient une attaque immédiate des convois de combattants intégristes qui progressaient sur Bagdad et menaçaient les cinq mille fonctionnaires américains en poste dans la ville. L’équivalent des deux tours du World Trade Center. Le président refusait toujours d’intervenir. Le cours du pétrole avait affolé la bourse, mais pas assez les médias pour partir en guerre.

L’équipe de Destiny passa en alerte maximum. Les djihadistes de l’Etat Islamique en Irak et au Levant avaient dévalisé les coffres de toutes les banques de Mossoul et de sa région et raflé 500 millions en dollars et lingots d’or. De quoi équiper toute une armée en pick up Toyota, lances roquettes RPG7, Kalachnikof AK 47 et autres matériels de guerre qui circulaient entre la Syrie et l’Irak. Avec le risque que les armes fournies par les USA aux rebelles syriens tombent cette fois dans les mains des djihadistes en Irak et se retournent contre l’Amérique. Le convoi qui transportait le butin avait été repéré d’après des informations de la CIA et identifié formellement par des drones de reconnaissance Global Hawks. Si l’on voulait éviter une nouvelle guerre, il fallait agir tout de suite. Avant que le paquet de dollars et de lingots d’or ne soit réparti en plusieurs convois pour rendre sa récupération impossible. En l’absence d’accord officiel pour une intervention des forces aériennes américaines, il restait les drones.

Dans ces moments de tension extrême, Destiny devenait le bras armé d’un général ou du président. Elle savait faire preuve d’un sang froid et d’un sens de l’anticipation hors du commun pour compenser les millièmes de secondes de retard dus à la transmission de l’ordre par satellite, entre l’appui sur le bouton rouge en haut du joystick et le déclenchement réel du tir à 15 000 km, auxquels il fallait encore ajouter le temps nécessaire à la bombe pour toucher la cible. Selon la théorie de Destiny, les capacités « psychologiques » d’anticipation du pilote permettait à celui qui lançait l’ordre d’avoir l’impression que l’explosion se produisait immédiatement.

Quand elle déclencha le tir sur les véhicules qui apparaissaient en infra-rouge sur l’écran, elle eut aussi le temps de se demander si, à force d’anticiper, elle risquait un jour d’exécuter l’ordre de tir avant qu’il ne soit donné. Et puis la scène du convoi disparut instantanément de l’écran, dans un nuage de fumée pixellisée.

Le lendemain, une photo s’étalait dans la presse montrant les restes déchiquetés de 32 civils, des femmes et des enfants tués par une attaque de drone dans le nord de l’Irak, sur la route de Ninive à Bagdad. Mais il n’y avait aucun mot sur le trésor de guerre visé par l’attaque. Impossible de savoir si les victimes étaient de « simples » réfugiés fuyant les zones de combats ou des boucliers humains utilisés par les combattants de l’Etat Islamique en Irak et au Levant. Quand Destiny apprit qu’elle était attendue au rapport dans le bureau du colonel de la base pour un debriefing sur la dernière intervention, son sang se glaça. Non pas qu’elle craignait ce gradé toujours souriant avec elle, mais parce qu’elle ne pouvait s’empêcher de penser à tous ces morts pour rien. Maintenant il fallait assumer. On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, avait-elle beau se répéter, mais son breakfast lui restait sur l’estomac.

Le colonel se montra très gentil et rassurant. Assis sur le bureau devant elle, il lui expliqua qu’elle n’avait pas à s’inquiéter des dommages collatéraux, qu’elle était couverte par sa hiérarchie, qu’il comprenait parfaitement ce qu’elle ressentait et qu’elle devait se reposer quelque temps. L’armée avait besoin d’elle ! Il se leva en lui répétant les mots du Président :

– Lieutenant Destiny Petrus, you do the job… l’Amérique compte sur vous. !

La nuit suivante Destiny fit un rêve horrible. Elle roulait très vite dans le désert hérissé de cactus quand elle vit surgir un enfant blond au milieu de la route. Au moment où elle allait le percuter, il devint si grand qu’elle passa entre ses jambes, deux immenses prothèses bioniques de jambes qui semblaient faites par le même fabricant des bras articulés de Johny. Le pantalon accordé aux bras de la veste. Elle descendit de voiture et marcha en direction d’un cactus qui semblait faire des signaux d’atterrissage à toute une armée de vautours invisibles. Elle tenait fermement la main de l’enfant. Puis elle se rendit compte que l’enfant avait disparu mais qu’elle serrait toujours sa main ensanglantée et elle se réveilla effrayée.

Les nuits se succédèrent, sans que Destiny puisse trouver le sommeil et elle commença de s’enfoncer dans une profonde dépression. Elle refusait de répondre aux appels insistants de son père qui se trouvait en Afghanistan. Elle restait prostrée, seule pendant des heures devant la TV, réglée sur des programmes d’informations en boucle, méconnaissable, les yeux gonflés, les cheveux en bataille, collés sur les tempes par les vagues de sueur froide qui l’inondaient. Elles n’osaient plus sortir de sa maison et en même temps, elle aurait voulu s’échapper loin d’ici, en Pennsylvanie, un pays verdoyant comme les yeux du chat qui la fixait intensément pendant des heures et avait parfaitement compris que quelque chose ne tournait pas rond. Elle le prenait à témoin sans relâche, lui disant que ce n’était pas sa faute, qu’elle n’était qu’une exécutante. Elle avait fait son travail, ni plus, ni moins, mais elle n’y croyait pas elle-même et retombait en larmes, suscitant l’inquiétude de Davy qui s’était mis à bouder ses croquettes.

Comment était-il possible qu’elle se sente coupable d’avoir exécuté un ordre dont elle n’était pas responsable ? Tu peux pas comprendre Davy… Quel homme, aussi bionique et augmenté soit-il, accepterait de fonder une famille avec une femme ayant tous ces morts innocents sur la conscience, sans compter les blessés, les estropiés, les culs de jatte, les manchots, les borgnes, les défigurés, les veufs, les orphelins ? Elle sentit qu’elle avait besoin de dire tout cela à quelqu’un qui la comprendrait et saurait trouver les mots pour la décharger de son fardeau. Non pas pour fuir ses responsabilités, puisqu’elle n’en n’avait pas, mais pour montrer qu’elle n’était pas insensible. Après tout, elle n’était qu’une militaire, faite de chair et d’os et avait besoin que le monde le sache, la comprenne.

Destiny appela le journaliste Steve Morgan du Las Vegas Sun qui était venu l’interviewer quelques mois auparavant, à l’occasion de sa décoration par le président. Rendez-vous fut pris le lendemain dans un hôtel de Carson City, près de NAS Fallon.

Ce fut la seule nuit où elle dormit profondément sans faire de rêves. A son réveil, elle eut du mal a rassembler ses idées, regarda l’heure et se souvint du rendez-vous avec le journaliste. Elle prit son smartphone pour l’appeler. A peine eut-elle fini de composer le numéro qu’une violente explosion fit éclater sa jolie tête blonde comme un fruit mûr.

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