Personnellement, tout a commencé par une tache. Une tache d’encre énorme, impensable sur le dictionnaire de mon père. Annulation de toute tentative de sens. C’était bien avant d’écrire. Quand je croyais que l’écrivain devait avoir tout dans la tête avant de commencer. Mais le crayon entre les doigts, je ne me souvenais de rien. Les pages des cahiers restaient blanches, de peur d’y faire la moindre rature. Je voulais écrire directement au propre, mais ce qui sortait de ma tête était invariablement le même brouillon incompréhensible, les mêmes phrases terminées en impasse, les mêmes ratures qui s’érigeaient en barricade de ma pensée. Continuer la lecture de « LIT & RATURES »
SOUS LE MASQUE
Beautiful looser
JE CHERCHE LA PIERRE
Je cherche la pierre
La pierre de celui qui a jeté la première
La pierre de celui qui l’a reçue dans l’œil
La pierre de Caïn dans le crâne d’Abel
La pierre roulée éternellement par Sisyphe
La pierre qui abrite le serpent de l’être
La pierre lancée par dessus le mur des murmures
La pierre de ce fameux Pierre sur lequel on construit les églises
La pierre qui met son grain de sable dans l’engrenage
La pierre incendiaire de mon briquet
La pierre semée par le petit Poucet
La pierre retournée du ruisseau de l’enfance
La pierre gobée par le bec ou le ver
La pierre qui attend patiemment son œuvre
A LA FIN SERA LE VER(S)
Quand le soleil ne brillera plus par l’œil noir des serrures
Et que le monde aura définitivement fermé boutique
Quand les animaux parleront de l’homme à l’imparfait
Quand nous serons toi et moi
Deux coquillages fossiles
Portant immobiles
Les mers anciennes sur leur dos
Quand il ne restera plus rien
de notre amour ici-bas
Pour dire la floraison
Le fleurissement
La florescence du désir
Souffle la pierre de ta bouche
Ma joueuse d’osselets aux doigts nacrés
Sème une traînée de terre poudreuse
Sur les chemins de notre passé
Invoque le vent si ton âme en a la force
Et si le vent existe encore
Franchis la porte invisible qui nous retient ici
Sors sous la lune somnambule
Entre dehors et traverse l’arbre
Le serpent au poignet
Enfouis-nous dans le sol d’aucune mémoire
Tourne les feuilles du livre sans savoir de quoi il retourne
Efface nos noms sans te soucier ni d’Eve ni d’Adam
Roule nos âmes dans la boue sacrée du fleuve de toutes les vies
A quoi servent les mots qu’on trace
Si personne ne les lit
Où mène la trace qu’on laisse
Si personne ne la suit
Au début était le verbe
A la fin sera le ver(s)
NI DIEU NI E-MAIL
La lune au carrefour de la rue St-Denis ou de la via Appia
N’est pas à vendre
Pas plus que les travestis ou les poètes du sexe
Qui se donnent en spectacle
Sous les masques de la séduction et de l’inspiration fatale
Pas plus que la vérité somnambule qui s’affaire
Dans les avenues de la conscience
Avec ses fêtes patriotiques ses matchs ses églises
Ses promotions jusqu’au 15 février
Ses grèves des médecins des paysans des juges des infirmières
Et pour finir de toutes les catégories de personnel
Pas plus que les milliards d’enfants aux doigts sales
Ne laisseront de trace dans aucun livre
Alors mon ami Pierrot je te rends ta plume
Avec ou sans lune
Cette nuit est plus sombre
Qu’une tombe de loutre
Que la plus antique des nuits enfouies
Dans les yeux d’Homère.
Et que le vent me frise comme un chou
Que le poivre et le sel soupoudrent mon esprit sec
Sur la pale gelée du réel
Jusqu’à ce que les deux génisses cornées
Qui me coincent le clapier
Moutonnent en baie de Somme
Au prochain déménagement du territoire par les flots, les flics
Les pompiers, les voisins et toute la clique de l’univers
SANG GATE
Depuis longtemps, les coups de freins stridents du camion se perdaient au fond de sa tête en longues flammèches rouges qui faisaient ressurgir par flash, les déserts, les montagnes, les mers, les villes, les foules entrevues une seconde puis définitivement perdues, obscurcies, dispersées… depuis leur départ.
Il fixait, l’œil rivé à une mince fente du plancher graisseux, les troupeaux de maisons cahotantes et dégoulinantes de pluie entrevues dans le brouillard des pneus.
ET APRES ?
Quand l’espèce humaine se sera définitivement retirée dans sa bulle sur la planète Mars ou au fond des mers, pour calculer le coût de sa survie indexé sur l’inflation de sens généralisée et sera rejointe par le triste spectacle de ses valeurs en baisse, jusque dans les bourses spermodactyles du plus parfait des blancs génétiquement modifié pour supporter le bonheur… On sera morts de rire, mais vivants. Moi, transformé en chich kebab pour l’éternité, je remplirai les larynx affamés des nettoyés ethniques pour me réincarner en compost culturel. Toi, ma femme aux yeux étrusques métamorphosée en musique, tu feras s’élever leur esprit au delà des boulevards et des périphériques de l’âme et tu retomberas en douce rosée sur mon cœur sec posé comme un étron de plus sur ce monde de merde. Solve coagula…
JE CROISE LES AILES
Unique habitant au bout de mon cou tendu vers l’extrême présent
J’ai usé tous mes cheveux
Et les bras écartés comme des flêches je n’ai plus de méridien
De grands surfaces en supermarchés
Je porte mon poids de viande
Et mon prix au kilo piqué dans le vif du sujet
Et mon âme n’est plus que l’étiquette de ma douleur
Toi et moi ne faisons que survivre
Aux lendemains de guerre de nos pères
La Liberté l’Egalité la Fraternité
Et toutes les utopies d’hier
Sont jetées comme des pierres à la face des peuples déplacés
Demande au Roumain, à l’Afgan, au Kurde, au Tchéchène, à l’Albanais, au Serbe, au Croate, à l’Irakien, au Palestinien, au Rwandais, au Papou, au Massaï, au Malien, à l’hominidé qui grimace en gros plan derrière ton pare-brise
Demande-leur qui pourra démentir
Tout risque d’extension du conflit
A la mémoire de l’humanité
GUERRE EPAISSE
Les premiers mois, les Européens ne se rendirent compte de rien. Les chaines de télévision continuaient d’asséner leur flot d’images identifiantes, comme s’il n’allait rien se passer. Les journaux télévisés n’avaient pas cru bon d’alerter le grand public. Les multinationales qui les finançaient avaient menacé de retirer leur budgets publicitaires si on révélait l’affaire. Seul signe de la menace qui couvait, les bourses du monde entier n’avaient cessé de baisser et dans le plus puissant pays du monde, les fabriques d’armement lourd tournaient déjà à plein régime.
D’ailleurs c’était là le hic. Les marchands d’armes avaient eu beau racheter les principaux réseaux de média et déployer tous leurs efforts pour faire pencher l’opinion en faveur de la guerre, ils n’avaient obtenu que de maigres résultats : à peine un petit porte-avion pour aller traquer les terroristes dans le désert de Perse. On voulait rire ou quoi ? Du coup le prix de l’acier n’avait cessé de baisser, entraînant dans sa chute des foules de chômeurs prêts à en découdre avec la terre entière. Heureusement, les nouvelles qui arrivèrent ce matin là d’Amérique étaient loin d’être rassurantes…
PRIÈRE PAÏENNE
VIERGE IMMACULÉE
À L’HYMEN PERENNE
ECOUTE LA PRIÈRE
DE L’HUMANITÉ HÉMOPHILE
ÇA SAIGNAIT LA PREMIÈRE FOIS
QUAND L’ANGE S’EST POSÉ DANS LE REVE
ÇA SAIGNAIT DANS LA CRÈCHE
QUAND L’ENFANT EST NÉ
MERE DES MONDES RESSUSCITÉS
QUI PRÉSIDE AU DEUIL DE L’AVANT
ET À LA NAISSANCE DE L’APRÈS
ÇA SAIGNAIT AUSSI DE L’ARBRE SEC
QUAND JOSEPH CHARPENTAIT
NOTRE DAME DES LARMES QUI GLISSE
UN BOUQUET DE FLEURS SOUS LE BRAS
VIERGE DES ESPÉRANCES QUI VEILLE
SUR LES CONVOIS CLANDESTINS
AUX CROIX DES ROUTES SANS ISSUE
SUR LES BANQUES NUMÉRIQUES
DE NOS ÉTATS CIVILS
SUR LES CHOUX ET LES ROSES
DES STATISTIQUES DES NAISSANCES
ÇA SAIGNAIT DÉJÀ
UNE PLUIE DE CHEMINS DE CROIX
DANS NOS VEINES
ET LONGTEMPS APRÈS
ÇA SAIGNE PARTOUT ET ENCORE
DE LA PEINE ET DU MAUVAIS SANG
VIERGE AUX CHEVEUX GRIS
DE L’ENFANT BLEU BLANC
NOIR JAUNE ET ROUGE
TU PEUX FAIRE UNE CROIX
SUR LE SACRIFICE DE TON FILS
COMME DU VOILE ISLAMIQUE
DES CLOUS POUR L’AVENIR
UNE ÉCHELLE À PRIÈRE TELESCOPIQUE
UNE DENT DE REQUIN MARTEAU
UN GROUPE ELECTROGÈNE
UNE VIERGE EN KILOBIT
MOUILLÉE D’EAU BÉNITE
OLD MORNING
Les mains appuyées sur le lavabo, il regarda son visage aimanté par le miroir, rentra les lèvres, écarquilla exagérément les yeux puis repris une attitude normale. Il ouvrit l’eau chaude et la vapeur commença de brouiller son reflet. Le vague à l’âme le saisit comme un haut le coeur, penché sur le rebord de faïence. La tête pendante entre les épaules et la langue pointant vers un fil de salive amère relié au trou noir, il entendit une respiration tout proche de lui. Il réalisa qu’elle provenait de la flamme d’une bougie et se sentit fracassé grave.
TEAM INTIME
Hautement inflammable au contact d’un brief
Sur un marché en pleine érection
Gagné par le plagiat de concept
Et le rewriting sauvage
J’essaye de faire mon trou
Spécialisé dans l’envoûtement créatif
Et les accroches sans OGM
Je suis sûrement à la chirurgie esthétique
Ce que le bistouri est à l’ectoplasme
C’est pas défendu de faire du blé
Sur un marché captif
Pour être heureux
Mettez le risque zéro de votre côté
Un client qui rit est déjà à moitié dans votre cady
Pour le reste faites jouer le besoin d’identification
Et le désir de conformité
Moni fixe le soleil à travers une sucette translucide
On joue du pistolet à musique sans permis de port d’âme
En attendant notre tram
POEZITTO
Trou
Sans quoi nulle clé
Serrure
Entre ouvre
Murmure
Tes quatre vérités
Peau
Sans mémoire de sa nudité
Cellule
Naît meurs
D’un troupeau
De sphynctères
Ne regagnant pas
La sphyngerie
Suis le sens giratoire
De ton grand disque mou interne
Epuise le puits
De tam tam
Mai lent colis
Tant que les portes en trompe-l’œil
Sont ouvertes par erreur
Tant que les fausses notes
Sont jouées pour de vrai
Tant que les torses se bombent
Sous les bombes
Sous l’épiderme flétri
De qui nous fit et nous fuit
Gardien
Ange dérange
Un oiseau gramme

